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Marc Foglia,
Université de Paris I - Sorbonne

L'enfant philosophe dans les Essais de Montaigne


La place de l’enfant est bien affirmée dans les Essais. Pour Montaigne, l’enfant représente le moment où l’homme est encore dans sa simplicité naturelle. L’un des buts de l’éducation doit être de préserver autant que possible la naïveté de l’enfant, en évitant en particulier le traumatisme que des parents ou des maîtres violents pourraient lui faire subir. Par là, Montaigne montre qu’il a le souci de l’enfant comme tel, comme être sensible et digne de respect.

L’éducation, qui prépare directement à la vie bonne, doit être prise en charge par la philosophie. Montaigne fait alors référence à l’enfant et à la “ naïveté ” de Socrate pour définir la philosophie elle-même. La figure de l’enfant philosophe nous invite aussi à nous interroger sur la nature de la philosophie chez Montaigne.

1. le philosophe du “ jugement naturel ”
2. de la nécessité d’éduquer
3. hors de l’école
4. l’éducation comme philosophie et l’idéal de naïveté socratique


1. le philosophe du “ jugement naturel ”


Le jugement dont il est question dans les Essais, c’est le “ jugement naturel ”. C’est un jugement qui s’exerce sur fond d’ignorance, c’est-à-dire un jugement qui ne prend appui que pour ses propres forces, sans l’aide d’un savoir doctrinal ou d’une aide surnaturelle. Au début du chapitre I,26, “ De l’institution des enfants ”, Montaigne se voit en train d’interroger des élèves. Il les interroge des sujets généraux, qui ne leur permettent pas de recourir à des savoirs spécialisés : "Et, si l'on m'y force, je suis contraint, assez ineptement, d'en tirer quelque matière de propos universel, sur quoi j'examine son jugement naturel : leçon qui leur est autant inconnue, comme à moi la leur"(1). Montaigne s’imagine en train de faire passer un examen, même s’il avoue que n’importe quel élève des premières classes en sait plus que lui sur Aristote. La supériorité qu’il revendique, en tant qu’examinateur, concerne donc le seul jugement. Cette situation reflète celle dans laquelle Montaigne s’est lui-même placé tout au long de son œuvre. Les “ essais du jugement ” ont le sens d’un examen du jugement naturel de Montaigne, au sens précisément où il l’entend dans le chapitre sur l’éducation des enfants. L’intérêt pour le jugement naturel a pour corollaire le défaut de savoir. La “ doctrine ” et la “ science ” sont les termes par lesquels Montaigne désigne toute sorte de savoir constitué. Lorsqu’il évoque par exemple les examens d’entrée des futurs juristes au Parlement, il estime qu’il vaut mieux avoir un bon jugement qu’être savant en droit (2). Entre les deux compétences, il juge que “ celle du sçavoir est moins prisable que celle du jugement. Cette cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cette cy”(3). En d’autres termes, le jugement est une condition nécessaire pour que la science soit une compétence, alors que la réciproque n’est pas vraie : on peut avoir un bon jugement sans être savant (4). C’est pourquoi il importe, avant tout, de former le jugement (5). Le jugement naturel peut s’exercer sans savoir et sans règle : “ C’est icy purement l’essay de mes facultez naturelles, et nullement des acquises ; et qui me surprendra d’ignorance, il ne fera rien contre moy (…)”(6).

Lorsqu’il évoque les conversations qu’il aurait eues avec le grand professeur Adrien Turnèbe (Adrianus Turnebus), dans le chapitre sur le pédantisme, Montaigne se vante d’avoir mis à l’épreuve la vigueur de son jugement naturel. A cette fin, il a entraîné son interlocuteur sur des sujets dont il n’avait pas l’habitude, et sur lesquels il ne pouvait utiliser son savoir. Montaigne a ainsi vérifié que le jugement de Turnebus, malgré l’immense érudition qui aurait pu l’endommager, est resté en parfaite santé (7). Il fait ainsi l’éloge de son professeur, en le distinguant des esprits “ pédantesques ”, qui “ ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux ”(8). Le principal mérite intellectuel, c’est d’avoir la tête plutôt bien faite que bien pleine, suivant l’expression devenue célèbre (9). L’examen du jugement naturel, c’est-à-dire en l’absence du recours à tout savoir constitué, constitue en quelque sorte la scène originaire des Essais. L’importance de ce schéma pédagogique est telle qu’elle explique en grande partie pourquoi Montaigne n’a pas élaboré, à la différence de ses collègues humanistes, un programme ou un plan d’étude (10). Si l’on garde à l’esprit la signification de l’essai comme mise à l’épreuve du jugement naturel, cette négligence apparaît comme l’expression de toute une philosophie. Montaigne est le philosophe et le pédagogue du jugement naturel.


2. de la nécessité d’éduquer


La compréhension de la philosophie comme exercice du jugement naturel autorise Montaigne à la recommander pour les enfants. L'enfant, comme tout homme, est pour Montaigne un philosophe naturel, au sens où il est capable d’exercer spontanément son jugement. L’éducation intervient le plus tôt possible, pour apprendre à l’homme à tirer profit de cette faculté naturelle.

L'enfant qui philosophe est d’abord un fait d'expérience, qu’un observateur attentif comme Montaigne ne pouvait manquer de remarquer. Cela veut dire aussi que l’enfant, figure de l’homme qui varie suivant les cultures, est devenu au XVI° siècle une figure de l’homme digne d’attention. Les premiers portraits d’enfants apparaissent. Dans les Essais, rédigés entre 1572 et 1592, le terme “ enfance ” revient soixante-cinq fois, “ enfant ” cinquante neuf fois et “ enfants ” deux cent trente sept fois ! Dans la tradition philosophique, l’enfant est une figure bien présente. On se contentera d’évoquer ici le Ménon, dans lequel Socrate interroge un jeune esclave et et lui fait découvrir les vérités mathématiques qu’il possède naturellement en lui (11). Dans une veine platonicienne, Comenius, le grand pédagogue tchèque du XVII° siècle, pose que "la connaissance de tout est si naturelle chez l'homme que si l'on interrogeait habilement un enfant de 7 ans sur tous les problèmes de la philosophie, il saurait répondre sur tout avec précision " (12). L’enfant représente, pour l’homme, la chance retrouvée de l’universel à chaque génération. Un philosophe contemporain écrit : “ L’enfant, comme tel, n’est jamais sectaire. Il vit dans l’élément de l’universel : son accueil est sans limites. Il est donc raisonnable, plus que l’adulte, quoique n’ayant pas encore la maîtrise du rationnel. Il apporte le sentiment vécu de l’égalité universelle”(13). Montaigne partage l’idée que l’enfant, encore dénué des préjugés, est plus proche de l’universel que l’adulte. Sa disponibilité intellectuelle et morale est telle qu’elle doit être à la fois préservée et développée par une éducation appropriée. Aux yeux des contemporains, Montaigne s’inscrit dans le sillage d’Erasme, lorsqu’il se fait l’avocat d’une éducation précoce. L’ouvrage pédagogique majeur d’Erasme a en effet pour titre De pueris statim ac liberaliter educandis, “De la nécessité de donner tout de suite aux enfants une éducation libérale ”(14).

Statim ” : il importe d’éduquer les enfants le plus tôt possible, de ne pas laisser passer cet âge où ils sont encore malléables ,et où leur nature prend des plis décisifs. Montaigne, qui a vu dans l’homme un être d’habitude, beaucoup plus qu’un être de raison, souligne l’importance de l’enfance dans la détermination de la vie ultérieure de l’adulte. Citons ici le passage en entier du chapitre I,23, “ De la coustume et de ne changer aisément une loy receüe ”, où Montaigne établit la nécessité d’une éducation morale dès le plus jeune âge : “ Je trouve que nos plus grands vices prennent leur ply de nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouvernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux meres de veoir une enfant tordre le col à un poulet, et s’esbatre à blesser un chien et un chat ; et tel pere est si sot de prendre à bon augure d’une ame martiale, quand il voit son fils gourmer injurieusement un paisant ou un laquay qui ne se defend point, et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson : elles se germent là, et s’eslevent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est une tres dangereuse institution d’excuser ces villaines inclinations par la foiblesse de l’age et legiereté du subjet. (…) Il faut apprendre soigneusement aux enfans de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur ; que la pensée mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent. (…) comme de vray il faut noter que les jeux des enfans ne sont pas jeux, et les faut juger en eux comme leurs plus serieuses actions ” (15). C’est dans ce chapitre sur la coutume (I,23), et non dans les chapitres pédagogiques (I,25 et I,26) qu’il faut chercher la nécessité d’une éducation précoce : tout se passe dans les Essais comme si le thème de la coutume introduisait à la nécessité de l’éducation. Montaigne ne se prononce pas sur la nature bonne ou mauvaise de l’homme, il affirme que l’homme est un être d’habitude (16). L’enfant est encore extrêmement malléable ; ce n’est pas un bois tordu qu’il faudrait redresser, c’est une âme tendre, susceptible de prendre certains plus pour toujours, ou d’être facilement traumatisée. “ J’accuse toute violence en l’éducation d’une ame tendre, qu’on dresse pour l’honneur et la liberté ”(17). Là aussi, Montaigne prend la suite d’Erasme, qui a fermement banni la violence du monde de l’enfance (18). Le long passage que nous avons cité est d’abord une charge contre la violence ou l’impuissance pédagogique des parents. Pour Montaigne, l’éducation doit être soustraite aux parents, qui sont soit violents à l’égard de leurs enfants, soit incapables de s’opposer à leurs vices naissants. Là encore, il faut chercher cette justification ailleurs que dans les chapitres pédagogiques, dans un passage du livre II inspiré d’Aristote : “ La plus part de nos polices, comme dict Aristote, laissent à chacun, en maniere des Cyclopes, la conduitte de leurs femmes et de leurs enfans, selon leur folle et indiscrete fantasie ; et quasi les seules Lacedemoniennes et Cretense ont commis aux loix la discipline de l’enfance. Qui ne voit qu’en un estat tout dépend de son education et nourriture ? et cependant, sans aucune discretion, on la laisse à la mercy des parens, tant fols et meschans qu’ils soient” (19). Montaigne emprunte à Aristote, et à l’ordre institué par Lycurgue à Sparte, l’idée que la santé d’un Etat dépend en grande partie de sa capacité à s’assurer le concours de citoyens dociles (20). Pourtant, la raison qu’il avance en son nom propre n’est pas celle du souci de l’Etat, mais une protestation contre la violence parentale : “ Etre autres choses, combien de fois m’a-il prins envie, passant par nos ruës, de dresser une farce, pour venger des garçonnets que je voyoy escorcher, assommer et meurtrir à quelque pere ou mere furieux et forcenez de colere ! ”(21). L’intérêt de Montaigne pour l’enfance est en grande partie motivé par un souci de l’enfant comme tel. Comme le montre son indignation sincère contre les violences perpétrées à l’égard des enfants, Montaigne voit moins dans l’enfant le futur citoyen, ou l’adulte en puissance, qu’une personne à part entière (22). Il choisit le mode d’éducation par préceptorat, principalement pour soustraire l’enfant à deux sources de violence, celle des parents et celle des maîtres. Dès son plus jeune âge, l’enfant sera pris en charge par un précepteur, qui s’abstiendra d’utiliser la violence. Mais quelle éducation positive lui donnera-t-il ?

3. hors de l’école

Le rôle central que Montaigne accorde à la philosophie dans l’éducation est également lié au fait que l’enfant ne va plus à l’école. Le chapitre I,26 substitue à l’école un mode d’apprentissage plus traditionnel, celui de la fréquentation et l’imitation des adultes. Montaigne élargit d’ailleurs ce type d’éducation à la “ fréquentation du monde ”(23) en général, ce qui interdit de le comprendre simplement comme un retour à l’éducation “ archaïque ”(24). A l’époque où Montaigne est né et a grandi, l’éducation de la noblesse a totalement changé. Le succès des collèges humanistes fut tel dans les années 1530, en effet, que les pères de famille nobles commencèrent à y envoyer leurs enfants. Le père de Montaigne aurait ainsi cédé à une sorte de mode. La comparaison de son comportement avec celui des grues, sous la plume du fils, n’est pas flatteuse : “ le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu’il avoit tant à cœur, se laissa en fin emporter à l’opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les gruës, et se rengea à la coustume (…)” (25). Pierre Eyquem, seigneur de Montaigne, a décidé d’abandonner en faveur du collège le mode d’éducation plus traditionnel, qui veut qu’un jeune noble soit envoyé dans une autre maison noble pour servir comme page. Pour le futur fils de Diane de Foix, à qui Montaigne dédie ses réflexions sur l’éducation au chapitre I,26, ce dernier mode d’éducation doit être réhabilité. L’enfant se familiarisera avec ses futures tâches par l’observation, la participation et la discussion. A l’école, l’enfant cesse d’être mélangé aux adultes et d’apprendre la vie directement à leur contact ; il n’apprend la vie que par l’intermédiaire d’un savoir abstrait, qui exige un effort démesuré de mémorisation. Nous dirions aujourd’hui que l’enfant est coupé de la société, “ maintenu à l’écart dans une manière de quarantaine ”(26). Montaigne écrit à une période où l’école est remise en question ; il constate que l’école manque son but, au point d’asservir les esprits que lieu de les éduquer à l’indépendance de jugement et à la vertu. Des historiens comme Roger Trinquet et Georges Huppert ont évoqué la déception des derniers humanistes à l’égard de l’institution scolaire : les Collèges humanistes n’ont pas rempli la promesse d’une régénération de l’homme par l’éducation (27). Montaigne redécouvre les mérites d’une pédagogie non scolaire et prend ostensiblement le contre-pied de l’engouement humaniste pour l’institution scolaire.

L’éducation telle que la conçoit Montaigne est à l’opposé de l’institution scolaire. C’est en effet l’idée d’une éducation en accord avec le milieu social du jeune noble, avec ses futures tâches de direction du “ mesnage ” ou de la “ maison ”, qui anime la révision que notre auteur fait subir à la pédagogie érasmienne. Pendant longtemps, l’éducation a été assurée par l’apprentissage au contact des adultes. L’enfant apprend les choses qu’il faut savoir en participant à la vie ordinaire. Aussi Montaigne décide-t-il de revenir à ce mode d’éducation, qui a pour cadre la maison noble ou bourgeoise. Il soustrait cependant entièrement l’enfant à l’autorité parentale, et le confie à un précepteur (28). Tout doit se passer en douceur : “ nostre leçon, se passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et se meslant à toutes nos actions, se coulera sans se faire sentir ”(29). Mais s’approprie l’idée érasmienne d’une éducation en douceur, pour justifier (ce que ne faisait pas Erasme) l’abandon du cadre scolaire. Si la philosophie obtient une place centrale dans ce nouveau projet, c’est précisément qu’elle n’est pas un mode d’éducation scolaire, mais possède au contraire “ ce privilege de se mesler par tout ” (30). L’intention de faire sortir l’éducation de l’école joue le rôle d’un leitmotiv dans la pédagogie de Montaigne : “ Au nostre, un cabinet, un jardin, la table et le lit, la solitude, la compaignie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront unes, toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme formatrice des jugements et des meurs, sera sa principale leçon, a ce privilege de se mesler par tout ”(31). C’est d’abord en raison de sa capacité à s’immiscer partout dans la vie que la philosophie gagne chez Montaigne son rôle pédagogique central.

Montaigne fait sortir l’éducation de l’école, mais ce n’est pas pour revenir à un mode d’éducation archaïque. L’éducation reste pour lui une éducation à l’universel ou comme culture, en tant précisément qu’elle est conçue comme philosophie.


4. l’éducation comme philosophie et l’idéal de naïveté socratique


L’éducation la plus précoce doit être prise en charge par la philosophie. Suivant l’idéal antique, la philosophie apparaît dans les Essais comme magister vitae, suivant l’expression de Cicéron reprise par les humanistes : la philosophie est “ maîtresse de vie ”, au sens où elle est indispensable à la vie bonne. Montaigne souhaite qu’elle s’adresse à l’enfant “au partir de la nourrice” : “Puis que la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l'enfance y a sa leçon, comme les autres âges, pourquoi ne la lui communique-t-on? (...) Otez toutes ces subtilités épineuses de la Dialectique, de quoi notre vie ne se peut amender, prenez les simples discours de la philosophie, sachez les choisir et les traiter à point : ils sont plus aisés à traiter qu'un conte de Boccace. Un enfant en est capable, au partir de la nourrice, beaucoup mieux que d'apprendre à lire ou à écrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes comme pour la décrépitude" (32). La philosophie est appropriée à l’enfance en deux sens : non seulement l’enfant est capable de philosophie, mais la tradition lui a explicitement réservé une partie de ses trésors. L’idée qu’il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour philosopher, Montaigne l’emprunte aux Epicuriens et aux Stoïciens. Cette conception est singulière dans le contexte de la Renaissance, où la conception vulgaire du temps humain est dominée par les âges de la vie (33). Montaigne déclare lui-même que “ toutes choses ont leur saison ”(34). En revanche, il n’y a pas de saison pour philosopher utilement ; mais pour que la philosophie puisse profiter à l’enfance, il faut la débarrasser de ses branches inutiles et de ses “ vaines subtilités ”(35). Ce dernier point donne à Montaigne l’occasion de proposer une réforme de la philosophie, qui porte moins sur ses contenus, que sur la manière dont elle est enseignée. L’ambition de la réforme, c’est de faire sortir la philosophie du discrédit dans lequel elle est tombée : “ c’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie, ce soit, jusques aux gens d’entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris ”(36). Il s’agit de réconcilier la philosophie avec la vie et la pratique. Par rapport à l’éducation en son temps, la ligne directrice du projet éducatif de Montaigne consiste à écarter la “ science ”, au profit du “ jugement et de la vertu ”(37). La mise au premier plan de la philosophie comme “ formatrice du jugement et des mœurs ”(38) est l’expression de ce projet.

L’intérêt de Montaigne pour l’éducation correspond aussi à une réflexion sur la nature profonde de la philosophie. Dans les chapitres I,25 et I,26, l’éducation est comprise essentiellement comme formation du jugement et des mœurs. L’éducation consiste essentiellement dans un apprentissage en philosophie morale, “ suivant l’avis de Platon, qui fict la fermeté, la foy la sincerité estre la vraye philosophie, les autres sciences et qui visent ailleurs, n’estre que du fard ”(39). Montaigne fait apprendre la philosophie à l’enfant, en lui faisant découvrir chez les auteurs des exemples humains de vertu, en lui enseignant d’autre part “ les plus profitables discours de la philosophie ”(40) concernant la différence entre savoir et ignorer, le but de l’étude ou la nature de la justice. Il faut dès lors que la philosophie soit capable de s’adresser à l’enfant, et en premier lieu, qu’elle présente un visage attractif : “ On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’un visage renfroigné, sourcilleux et terrible. Qui me l’a masquée de ce faux visage, pasle et hideux ? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise follastre ” (41). Aussi la plume de Montaigne prend-elle des accents presque lyriques, lorsqu’elle reprend le genre antique du protreptique, c’est-à-dire de l’éloge de la philosophie Comme l'enfant est capable de profiter des leçons de la philosophie, il faut soigner l’apparence et la forme de cette dernière. Montaigne conjoint étroitement philosophie et pédagogie, la “ vraye philosophie ” est comprise suivant un idéal pédagogique de formation du jugement et des mœurs (42). Familier des auteurs grecs et latin, Montaigne connaît l’idéal antique de l’éducation comme “culture de l’âme”, et la perpétue en humaniste (43). Montaigne réactive ainsi la compréhension de l’éducation comme étant essentiellement philosophique, et la compréhension de la philosophie comme étant essentiellement éducation et culture de soi. On peut considérer en ce sens que le gentilhomme montanien, étranger à toute spécialisation, est l’héritier de l’idéal humain né avec la paideia grecque (44). Montaigne fait de Socrate le représentant de cet idéal.

Socrate est resté le plus enfant des philosophes. Montaigne oppose “ l’alleure tenduë ” de Caton à la conduite naturelle de Socrate, dont la “ naifveté ” (45) est le principe. Socrate a usé seulement de son jugement naturel ; il a philosophé “ par ces vulgaires ressorts et naturels, par ces fantasies ordinaires et communes (…) ”(46). Aussi l’âme de Socrate est-elle restée intacte, en ne se laissant altérer ni par la coutume, ni par le savoir, ni par l’ambition. Ce modèle enfantin du philosophe fait contraste avec les artifices de la “science” scolastique, dont Montaigne démonte les procédures dans l’Apologie de Raimond Sebond (47). Montaigne se sent en droit d’introduire une référence à l’enfant dans le portrait du vrai philosophe : “ C’est grand cas d’avoir peu donner tel ordre aux pures imaginations d’un enfant, que, sans alterer ou estirer, il en ait produict les plus beaux effects de nostre ame” (48). Il y a une continuité parfaite entre l’enfant et le philosophe Socrate, dans la mesure où ils exercent tous deux leur jugement sans artifice. Montaigne considère l’enfant comme la norme humaine la plus universelle. Pourtant, cela ne voudrait pas dire que l’enfant serait un témoignage de la bonté de la nature humaine. Montaigne a quelques doutes sur le sujet : “ car au milieu de la compassion, nous sentons au dedans je ne sçay quelle aigre-douce poincte de volupté maligne à voir souffrir autruy ; les enfans le sentent ”(49). L’enfant fait ainsi apparaître, intactes, “ les fondamentalles conditions de nostre vie” (50), qui n’ont rien d’idéal.

Cependant, ce n’est pas seulement par souci de réalisme ou par modestie que Montaigne fait l’enfant. Il veut être un nouveau Socrate, proposant à son lecteur les essais de son jugement naturel. Il nous propose “ce que je discours selon moy, non ce que je croy selon Dieu, comme les enfans proposent leurs essais : instruisables, non instruisants (…)” (51). Cette naïveté originelle et cette intégrité de jugement dont il gratifie Socrate, Montaigne a voulu qu’elle soit aussi au fondement de son œuvre. L’enfant, être naïf par excellence, fait ainsi partie intégrante de la conception que Montaigne se fait de la vraie philosophie. L’enfant est pour lui non seulement le prototype du philosophe, c’est aussi son modèle. Les essais qu’il fait de son jugement se veulent les “ imaginations d’un enfant ”, d’une spontanéité égale à celle qu’a montrée Socrate. Ainsi, en se référant fréquemment à l’enfance, Montaigne entend conforter l’authentique signification philosophique des Essais.


Notes
(1) I,26,146a
(2) I,25,140a
(3) ibid.
(4) Sur ce point, voir Francis Goyet, “ Humilité de l’essai ? ” in Pierre Glaudes, éd., L’essai. Métamorphoses d’un genre, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002, p. 201-215
(5) I,26,152a : “ Son institution, son travail et son estude ne vise qu’à le former. ”
(6) II,10,407a (Nous soulignons).
(7) I,25,139a : “ Je l’ay souvent à mon esciant jetté en propos eslongnez de son usage ; il voyait si cler, d’une apprehension si prompte, d’un jugement si sain, qu’il sembloit qu’il n’eut jamais faict autre mestier que la guerre et es affaires d’Estat. ”
(8) ibid.
(9) I,26,150a : “ je voudrois aussi qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plutost la teste bien faite que bien pleine ”
(10) A titre de comparaison, on lira Rabelais, Gargantua, chap. XXIII. Le programme d’éducation dressé par l’humaniste est tout entier consacré à l’acquisition des divers savoirs et savoir-faire.
(11) Montaigne critique la doctrine platonicienne de la réminiscence en II,12,548-549
(12) Coménius (en tchèque Jan Amos Komensky), Didactica magna, traduction française La Grande Dialectique, traductin partielle dans L'utopie éducative, par Jean Prévot, Paris, Belin, 1981. S'appuyant sur Platon, Comenius soutient "qu'il n'est nul besoin d'apporter à l'homme des éléments extérieurs, et qu'il suffit de déployer les qualités dont il contient le germe et de lui expliquer leur nature." Pourtant, l'état de l'homme auquel il est fait référence ici concerne l'homme avant la chute : la corruption de l'homme lors de la chute rend nécessaire l'instruction
(13) Marcel Conche, entretien publié dans Le Monde de l’éducation, avril 1985, repris dans Anita Hocquard, Eduquer, à quoi bon ? ce qu’en disent philosophes, anthropologues et pédagogues, PUF, 1996. p.66.
(14) L’ouvrage a été rapidement traduit en français par Pierre Saliat, Déclamation contenant la manière de bien instruire les enfans dès leur commencement, avec ung petit traité de la civilité puérile, le tout translaté nouvellement de latin en françois, Paris, S.de Colines, 1537. Cette traduction a été rééditée par B.Jolibert, Paris, Klincksieck, 1990, et modernisée par J.-C. Margolin, dans Erasme, Genève, Droz, 1966.
(15) I,23,110b
(16) III,13,1076b : “ Pour m’estre, dés mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d’autruy, j’ay acquis une complexion studieuse en cela. ”
(17) II,8,389b
(18) Voir aussi Rabelais, Gargantua, chap. 23 : “ Quand Ponocrates congneut la vitieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en lettres, mais pour les premiers jours le toléra, considérant que Nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence ”.
(19) II,31,714c
(20) Montaigne ne cache pas son admiration pour Sparte, qu’il connaît par l’intermédiaire de Plutarque. I,25,142a : “ C’est chose digne de tres-grande consideration que, en cette excellente police de Licurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfants comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s’y face si peu de mention de la doctrine (…). ”
(21) II,31, ibid.
(22) Cependant, aux yeux de Montaigne, l’enfant au sens d’infans ne mérite pas l’affection qu’on lui accorde parfois. “ Comme, sur ce subjet dequoy je parle, je ne puis recevoir cette passion dequoy on embrasse les enfans à peine encore nez, n’ayant ny mouvement en l’ame, ny forme reconnoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables (…) Une vraye affection et bien reglée devroit naistre et s’augmenter avec la connoissance qu’ils nous donnent d’eux ” (III,8,387a). L’amour pour les petits enfants est présenté comme quelque chose d’irrationnel. Cf. Philippe Ariès, op.cit. : “ Cependant, un sentiment superficiel de l’enfant – que j’ai appelé le “ mignotage ” - était réservé aux toutes premières années, quand l’enfant était une petite chose drôle. On s’amusait avec lui comme avec un animal, un petit singe impudique. S’il mourait alors, comme cela arrivait souvent, quelques-uns pouvaient s’en désoler, mais la règle générale était qu’on n’y prît pas garde, un autre le remplacerait bientôt. Il ne sortait pas d’une sorte d’anonymat. ” Montaigne condamne le “ mignotage ”, sans doute parce qu’il est pressé de considérer l’enfant comme une personne.
(23) I,26,157a
(24) Nous empruntons la distinction entre “ éducation archaïque ” et “ éducation classique ” à l’historien allemand W.Jaeger, Paideia, la formation de l’homme grec, traduction André et Simone Devyver autorisée par l’auteur, Paris, Gallimard, 1964. Sur la notion d’ ”éducation archaïque ” par fréquentation des aînés, voir chap. I, “ la Grèce archaïque ”, 1. “ Noblesse et areté ”, p.29-35. L’historien distingue aussi entre l’éducation et la “ culture ” (Bildung). La première se borne à transmettre des normes sociales ; la seconde vise à réaliser un idéal humain. L’éducation philosophique marque alors le passage de l’éducation à la culture.
(25) I,26,175a
(26) Philippe Ariès écrit au début des années 1960 :“ Cette quarantaine, c’est l’école, le collège. Commence alors un long processus d’enfermement des enfants ( comme des fous, des pauvres et des prostituées) qui ne cessera plus de s’étendre jusqu’à nous et qu’on appelle la scolarisation. ” Voir L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, 1960 ; Le Seuil, 1973. Les intellectuels de cette époque, comme Michel Foucault, dénoncent les processus d’ ”enfermement ”. La situation dans laquelle Montaigne se trouve par rapport à l’école est assez comparable à celle de l’historien Philippe Ariès, critique de la sacralisation de l’école sous la III° République
(27) Roger Trinquet, La jeunesse de Montaigne, Nizet, Paris, 1972, p.466-477 : “ En somme, Montaigne reprochait à l’enseignement des collèges d’aboutir au plus stérile des psittacismes, de bourrer la cervelle des enfants de notions frivoles et inutiles, tout en les privant de l’aliment qui devait être par excellence celui des jeunes esprits, la philosophie ! ” (pp.470-471); Georges Huppert, Public Schools in Renaissance France, University of Illinois Press, Urbana and Chicago, 1934 ; G.Huppert, “ Ruined Schools : The End of the Renaissance System of Education in France ”, in Humanism in Crisis : The Decline of the French Renaissance, éd Ph. Desan, Ann Arbor, Un. of Michigan Press, 1991, pp.55-67. Les Collèges ont été défendus aussitôt contre les attaques de Montaigne. Paul Porteau a consacré une thèse entière à cette défense dans les années 1930. Voir P.Porteau, Montaigne et la vie pédagogique de son temps, Paris, Droz, 1935.
(28) I,26,154a : “ Et puis, l’authorité du gouverneur, qui doit estre souveraine sur luy, s’interrompt et s’empesche par la presence des parens. Joint que ce respect que la famille luy porte, la connoissance des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon opinion pas legieres incommoditez en cet aage. ” Montaigne conseille par là aux pères de famille de son temps de ne pas garder leurs propres fils à la maison. Aux yeux d’un historien, ce passage corrobore l’hypothèse selon laquelle Montaigne juge rétrospectivement d’un regard plutôt défavorable le temps qu’il a passé dans le château paternel. Cf. R.Trinquet, op.cit., 427-428p.
(29) I,26,165b.
(30) I,26,164a
(31) I,26, ibid.
(32) I,26,163a
(33) Voir Philippe Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, 1960 ; réédition Le Seuil, 1973, p.6 et sq.. “ Pour l’homme d’autrefois, c’était la continuité inévitable, cyclique, parfois humoristique ou mélancolique des âges de la vie ; une continuité inscrite dans l’ordre général et abstrait des choses, plutôt que dans l’expérience réelle, car peu d’hommes avaient le privilège de parcourir tous ces âges, à ces époques de fortes mortalités. ” (p.11) “ Les Ages de la vie ” occupent une grande place dans les traités pseudo scientifiques du Moyen Age. Cette terminologie qui nous paraît commune, enfance et puérilité, jeunesse et adolescence, est en réalité scientifique à l’origine. Elle est passée dans le langage courant. La notion des âges de la vie appartient aux spéculations du Bas-Empire, au VI° siècle. Fulgence la retrouve cachée dans l’Enéide : il découvre dans le naufrage d’Enée le symbole de la naissance de l’homme au milieu des tempêtes de l’existence. (…) Nous pouvons aujourd’hui trouver que le discours sur les âges de la vie est un discours vide, il avait à l’époque un sens pour ses lecteurs, puisqu’il évoquait le lien qui unit le destin de l’homme à celui des planètes ”. (p.9) Une même correspondance sidérale avait inspiré une autre périodisation en rapport avec les douze signes du zodiaque. Les poètes du XV° et du XVI° siècle ont développé ce calendrier des âges. Or, il est frappant de remarquer chez Montaigne que le thème des âges de la vie est délié de toute référence aux astres. La nécessité qui fait passer l’homme d’un âge à l’autre est une nécessité immanente au changement lui-même.
(34) II,28,702a : “ Toutes choses ont leur saisons ”.
(35) I,54,311a : “ Des vaines subtilitez ”.
(36) I,26,160a
(37) I,25,136a : “ De vray, le soing et la despence de nos peres ne vise qu’à nous meubler la teste de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. ”
(38) I,26,164a
(39) I,26,152c
(40) I,26,158a
(41) I,26,160a
(42) I,26,164a : “ (…) la philosophie qui, comme formatrice du jugement et de mœurs (…) ”
(43) II,17,658a.
(44) I,26,169a : “ Or, nous qui cerchons icy, au rebours, de former non un grammairien ou un logicien, mais un gentil’homme, laissons les abuser de leur loisir : nous avons affaire ailleurs. ” Sur la naissance de l’idéal de l’éducation comme culture dans le monde grec, voir Jaeger, Werner, “ les origines de la théorie éducative et l’idéal de culture ”, Paideia, la formation de l’homme grec, trad. André et Simone Devyver autorisée par l’auteur, Paris, Gallimard, 1964, pp.346-378. Selon l’historien, notre idéal d’une culture universelle tire son origine de la civilisation gréco-romaine. “ En ce sens, l’humanisme est avant tout une création des Grecs. C’est parce que l’humanisme, tel qu’il fut conçu par la Grèce ancienne, a une valeur permanente pour l’esprit humain que l’éducation moderne se fonde principalement et inévitablement sur l’étude de l’Antiquité. ” (Paideia, p.349)
(45) III,12,1037b
(46) III,12,1038b
(47) II,12,539-541
(48) III,12,1038b
(49) III,1,791a
(50) III,2,791b
(51) I,56,323c

Marc Foglia,
Université de Paris I - Sorbonne

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